René Vidal avec l'une de ses sculptures l'Occabé.
René Vidal avec l'une de ses sculptures l'Occabé.

RENÉ VIDAL :

SCULPTEUR ET POÈTE

Si les Pyrénées inspirent peintres et photographes depuis plus de deux cent ans; si elles attirent scientifiques, curistes, voyageurs, aquarellistes et dessinateurs, peu de sculpteurs se sont véritablement penchés sur le sujet. René Vidal compte parmi les exceptions. Il fait partie de ceux que la Chaîne a touchés et il nous livre son apprentissage de la montagne et haute-montagne dans une série de sculptures ivres de couleurs où se conjuguent les éléments d'une double réalité, celle des cimes, mais aussi celle de l'artiste, avec chacun des faits, des événements qui constituent la trame des ses ascensions.

Un pyrénéiste d'origine lotoise

Né le 17 Novembre 1946 à Biars-sur-Cère, près de Bretenoux, René Vidal porte en lui cette sorte d'authenticité lotoise de tradition et de modernité harmonieusement liées ensemble.

Son père, artisan sabotier, lui a légué le goût du travail bien fait, de la forme harmonieuse issue du matériau par la seule volonté de l'esprit qui a su guider les mains exécutrices, du plaisir à façonner le bois.

De son enseignement académique à l'école nationale des Beaux-Arts de Bourges, l'artiste a surtout retenu le discours sur l'intériorité des choses transmit par son maître Marcel Gili. Outre cette même culture à l'accent du Midi - Marcel Gili était catalan - les deux hommes avaient en commun la même philosophie de la création. Et, lorsqu'il obtient son diplôme de sculpture, en 1970, René Vidal est imprégné de ce système de pensée dont il ne s'écartera plus de toute sa carrière.

Dans un premier temps, il enseigne les arts plastiques dans un collège de Vendôme et ce n'est qu'en 1978, qu'il porte son regard vers la montagne pyrénéenne lorsqu'il s'établit à Mourenx (P.-A.) avec sa femme et ses enfants.

L'invention d'une série

Alors qu'il expose l'une de ses oeuvres majeures au musée des Beaux-Arts de Pau dans le courant de l'année 1985, le sculpteur fait la connaissance du couple Sorbé. De cette rencontre naîtra une amitié sincère et féconde. Dès lors, René Vidal participe aux manifestations annuelles de "Courant d'art" chargées - à l'initiative d'Hélène Sorbé - de redonner un second souffle à l'art palois sur le point de s'essouffler.

Si c'est avec elle qui franchit par la suite les Pyrénées pour aller exposer du côté espagnol, c'est avec lui qu'il découvrira les sommets, les pics et les monts renommés. C'est à cette tâche qu'il s'attelle depuis 1987 lorsqu'il réalise sa première ascension en second de cordée de Didier Sorbé dans la voie Est du Pene Sarrière.

L'idée en elle-même d'une série de sculpture sur la chaîne était née l'année précédente à la suite de l'exposition "Courant d'art" des 36 vues du Midi d'Ossau, en hommage à la célébrissime série des 36 vues du Fuji-Yama d'Hokusaï, pour laquelle le sculpteur avait réalisé les Passagères clandestines après l'ascension du pic avec un groupe d'artiste participant à l'exposition.

Le concept de création :
"Ascensionner - Prélever - Restituer"

Trois mots-clé pour l'élaboration d'un langage sculptural hors des sentiers battus

L'Ascension : elle se fait avec Didier Sorbé qui traite le même thème en photographie, en famille ou entre amis. Sortie d'une journée ou excursion de plusieurs jours, chacune des expéditions est faite de hasards météorologiques, de rencontres inattendues, de tourments physiques ou psychologiques, de plaisirs de la table et autres, de découvertes... A la fois révélatrices d'un extérieur, expression d'une beauté naturelle façonnée de cirques, de replats, de verrous, de vallées ouvertes ou fermées, les ascensions pyrénéennes de René Vidal le sont également d'un intérieur, plus intime "dans le silence de l'effort et le plaisir de la contemplation, dans les attentes nécessaires à la progression du premier de cordée." Chaque sortie est une précieuse source d'expérience, un moyen de tester sa résistance. Le sculpteur se fait à la fois spectateur et acteur.

Prélever : la pierre sommitale, telle un trophée descendu dans la vallée, avant de l'élever à nouveau au plus haut de la sculpture dans son atelier mourenxois.

L'artiste sélectionne la pierre parmi les débris de roches du sommet pour sa forme, son chromatisme ; la taille et le poids réduits de celle-ci étant directement imposés par son transport dans le sac à dos du sculpteur lors de la descente.

Outre ces fragments de cime, le sculpteur prélève des éléments visuels du paysage (profil d'arête, ligne de crête, structure géologique) ainsi que des racines mortes, plumes, des écorces. Il lui arrive d'autre part, de ramener de ses courses, des étiquettes, des cartes topographiques, des assiettes du refuge dans lequel il a séjourné...

Restituer : l'espace temps de chaque ascension. L'intention de l'artiste est ambitieuse, rendre visible et palpable des instants, des saveurs, leur redonner une forme, un contour, du volume, de la couleur... une consistance. René Vidal cherche avant tout, à raconter son cheminement vers les hauteurs. Comme un journal de bord intime, les sculptures devront restituer toutes les circonstances relatives à l' ascension que l'artiste aura jugé bon de consigner.

Le processus d'élaboration des sculptures

De ses courses pyrénéennes, René Vidal tire en premier lieu des impressions qu'il note par écrit sous la forme de notules poétiques titrées du nom des sommets et datés. Plus qu'une annotation en marge des sculptures, ces compositions manuscrites de quelques lignes et parfois davantage s'intègrent fréquemment par la suite aux oeuvres. Apostilles explicatives en quelque sorte de ces réalisations, elles peuvent parfois en éclairer le sens. Tantôt descriptifs, tantôt narratifs, les écrits de René Vidal mêlent anecdotes et sentiments en un langage poétique parfois drôle sinon poignants de sincérité :

"Barre rocheuse repoussante et aspirante, chute, soleil, peau, cuisses douloureuses pour le Cuello Del Cilindro, griffé des ongles de la roche, pour un sommet à tout jamais inaccessible.
Descente au calvaire.
Goriz, encravaté d'herbe tendre, le temps de l'eau glacée et des mains expertes qui diagnostiquent...
Didier et Olivier nous dansent le repas : 3000 m. pour ce foie délicieux et coule le Sauternes liquoreux.
Bivouac de Goriz, la nuit sous ce dais marial, nous étions six.
Plana de San Feilus, Descargador, solitaire en passant la brèche, je bénis mille fois le ciel d'avoir écouté ma prière.
Dans le creux de ma solitude jusqu'au soir, enfin je retrouve mes amis."

Gavarnie, Le Mont Perdu (extrait) "Ecrits sur les Pyrénées", René Vidal, juillet 1991.

L'ascension, succession d'émotions, se révèle aussi sous l'aspect de croquis d'abord sommaires qui évoluent peu à peu vers une première vision de l'intention formelle de l'oeuvre qui en découlera. Le crayon à papier cède bientôt la place à la couleur et quelques indications, ici et là, signalent le type de matériau qui sera utilisé pour tel élément de la sculpture, les données à y intégrer. Par ailleurs, il n'est pas rare que le croquis s'achève en collage pour une meilleure perception de la sculpture à naître.

Dès lors, l'artiste affirme son renoncement à imiter le monde réel qui l'entoure. Si les papiers-collés de Picasso et de Braque restent les références originelles, les collages de René Vidal semblent plus proches encore des assemblages dadaïstes dans leur aspect formel.

L'ensemble des éléments prélevés alors qu'il gravissait la montagne, les écrits et les croquis qui en résultent, mettent quelques fois plusieurs années à prendre corps. Le tout reste "en jachère" dans l'atelier de l'artiste et s'y attarde jusqu'à la pleine maturation des idées. Cependant, les échéances sont plus ou moins variables et la mise en scène peut être effectuée dès les trois mois suivant l'ascension.

Des paysages intimes

Les Pyrénées sculptées de René Vidal révèlent un esprit créatif peu ordinaire.

"Le travail consiste en une recomposition du souvenir tamisé par le temps au travers d'éléments divers qu'il faut lier, assembler, pour créer une cohérence formelle."

Triptyques, totems, boîtes fermées ou ouvertes à tiroirs ou à glissières, ses sculptures allient métal et bois composite (contre-plaqué le plus souvent ou aggloméré) à une gamme de matériaux parfaitement hétéroclites en une série de compositions autonomes d'autant plus animées que la palette est vive et variée.

Malgré son aspect de massif, la chaîne des Pyrénées n'a jamais constitué un barrage humain vigoureux entre la France et l'Espagne et cela se traduit par un art de sculpter largement découpé et des oeuvres parfaitement aérées.

Aucune des sculptures ne se ressemble, pourtant, elles ont toutes en commun la pierre sommitale comme un sceau original de l'artiste. Elle trône, parmi d'autres débris, comme elle le faisait déjà jadis. Par "débris" nous entendons ici "fragments d'objets" .René Vidal mêle, sans transition des éléments dissemblables de consistances variées à la texture et au chromatisme tous différents supports dactylographiés divers qu'il colle allègrement à l'intérieur même de ses sculptures. ce sont souvent des pages de livres, des lambeaux d'évangiles, des bribes d'une partition de Wagner qu'il a un jour trouvé par hasard dans une poubelle, des bouts de cartes géographiques du site... Il intègre d'autre part, des morceaux de fourrure, de tapisserie, de moquette et des filtres à café usagés. Et lorsque la nécessité s'en fait sentir, le sculpteur n'hésite pas à ajouter des produits manufacturés détériorés minutieusement choisis dans son environnement immédiat : parapluie, pendule, flacon, ampoule animent les structures de bois polychrome.

Quant aux tessons de céramique multicolores, de vaisselle, de porcelaine et autres produits de même consistance si chers à l'artiste, ils trouvent également leur place dans ces vastes chantiers d'assemblages aux couleurs du ciel pur de la montagne, des dernières neiges et des premières fleurs printanières, aux couleurs de l'herbe verte et du soleil qui se couche, aux couleurs de la pierre grise marquée par l'érosion.

Le tout est maintenu par un système de clous, de chevilles et de colle.

Purement symbolique, la sculpture de paysage de René Vidal se découvre lentement, posément comme le fait la montagne aux randonneurs qui l'observent, la scrutent, la pénètrent quelques fois. Les oeuvres demandent du spectateur une intervention plus poussée qu'un simple regard. Leur appréciation relève de la contemplation studieuse de leur extérieur, d'une approche curieuse vers leur intérieur. Elles sont la narration d'un jour, le souvenir palpable d'un vécu, le témoignage tridimensionnel d'une ascension dans sa consistance même. Les différents composants de chacune des sculptures sont autant de repères témoin qu'il faut apprendre à déchiffrer. Et le non averti, le curieux distrait passera à côté de ces oeuvres étranges en s'interrogeant sans doute mais sans comprendre sûrement. L'indiscret, en revanche, saura peut-être en décrypter le sens.

Tels les pèlerins d'autrefois, René Vidal affronte aujourd'hui la montagne plein d'humilité. La pierre rapportée devient une sacralisation de la vue d'en haut et les sculptures comme des ex-voto, reflètent la réalité de nombreux sommets pyrénéens sur lesquels trônent croix, vierges etc...

Entre cubisme et Surréalisme, les sculptures vidaliennes faites de rapprochements insolites - comme une illustration personnelle de la célèbre phrase de Lautréamont : "Beau comme la rencontre fortuite, sur une table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie" - dénotent un plaisir spontané de l'artiste à créer et apportent la preuve que ce n'est pas dans la richesse des matériaux utilisés qu'il faut chercher à reconnaître une oeuvre d'art. Le Pic d'Er, le Pic d'Arriel, le Vignemale, l'Occabé, le Néouvielle, Le Mont Perdu comptent parmi la quinzaine de réalisations déjà effectuées par l'artiste et, pour l'instant, l'arrêt de la série n'est pas envisagé, la diversité de la Chaîne offrant encore nombre d'horizons.

Prisca CAZAUX
Pyrénées, Bulletin pyrénéen, revue des Amis du Musée pyrénéen de Lourdes, n°200,  trimestriel n°4 - 1999